Un migrant qui traverse la Méditerranée et un drone Houthi au-dessus de la Mer Rouge ont un point commun inattendu : ils sont probablement surveillés par les mêmes algorithmes.

Le 25 mars 2025, l’OTAN a officiellement adopté le Maven Smart System de Palantir, cette entreprise californienne fondée en 2003 par Peter Thiel.

Cette décision, passée presque inaperçue dans les médias européens, marque un tournant. les outils qui scorent des migrants pour faciliter leur expulsion ont désormais le contrôle et la gestion des conflits armés.

Bienvenue dans l’ère où l’infrastructure de surveillance ne fait plus de distinction entre un « indésirable » civil et une cible militaire.

Palantir Technologies n’est pas une startup comme les autres. Fondée il y a plus de vingt ans, elle développe trois plateformes principales :

  • Gotham : destinée aux agences de renseignement et forces de l’ordre
  • Foundry : orientée entreprises et gouvernements
  • Maven Smart System : spécialisée dans l’analyse vidéo assistée par IA pour les opérations militaires

Ces outils partagent la même philosophie : agréger des données massives, croiser des sources hétérogènes, et produire des « scorés » ou des recommandations d’action. En clair : décider qui mérite attention, intervention, ou élimination.

Pendant des années, Palantir a vendu ses services à l’ICE (Immigration and Customs Enforcement) aux États-Unis.

Résultat : des milliers de migrants ont été traqués, scorés, puis expulsés grâce à des algorithmes qui croisent données biométriques, trajets GPS, historiques de communication.

Aujourd’hui, ces mêmes briques technologiques équipent l’OTAN.

Le 25 mars 2025, au quartier général de l’OTAN à Mons (SHAPE), le Maven Smart System a été officiellement intégré aux capacités de renseignement de l’Alliance.

Ce système analyse en temps réel des flux vidéo issus de drones, satellites, caméras de surveillance au sol.

Son rôle : identifier des cibles, anticiper des mouvements, proposer des frappes.
Le CENTCOM américain a déployé Maven pour couvrir le Moyen-Orient, la Mer Rouge, le Golfe Persique.

Autrement dit, les zones où se joue actuellement une guerre par proxy entre puissances régionales et globales.

Pourquoi la Mer Rouge ? Depuis fin 2023, les Houthis yéménites multiplient les attaques contre des navires civils et militaires.

Bilan : plus de 88 navires attaqués, une chute de 72 % du trafic dans le canal de Suez, et des délais d’acheminement vers l’Europe allongés de 33 %.

Cette crise logistique majeure a poussé les États-Unis et l’OTAN à déployer des moyens de surveillance massifs.

Maven Smart System est au centre de cette réponse. Il détecte les lancements de missiles, suit les embarcations suspectes, propose des cibles pour interception.

Exactement comme il repérait des « anomalies comportementales » chez des migrants traversant le Rio Grande.

Palantir, OTAN, Mer Rouge

Voici l’élément troublant : la même infrastructure logicielle qui classe un migrant comme « à risque » d’expulsion peut désigner un combattant comme cible légitime.

Les algorithmes ne font pas de morale. Ils cherchent des patterns, des corrélations, des prédictions.

Un individu qui traverse une frontière sans autorisation devient un score dans une base de données.

Un groupe armé qui se déplace en convoi devient une recommandation de frappe.

Techniquement, c’est cohérent. Éthiquement, c’est vertigineux.

L’Italie illustre cette ambiguïté. Le pays a adopté un moratoire sur la reconnaissance faciale pour protéger les droits civils.

Pourtant, en tant que membre de l’OTAN, Rome bénéficie indirectement des capacités Maven déployées en Méditerranée et en Mer Rouge.

Les données circulent, les analyses sont partagées, les décisions s’appuient sur les mêmes outils.

Qui contrôle vraiment ces systèmes ? Qui audite les critères de ciblage ?

Qui garantit qu’un algorithme entraîné sur des données migratoires ne transpose pas ses biais sur des populations civiles en zone de guerre ?

Personne ne pose ces questions publiquement.

Nous sommes entrés dans une ère où la distinction entre sécurité intérieure et opérations militaires s’efface.

Les mêmes entreprises, les mêmes ingénieurs, les mêmes lignes de code servent des objectifs civils et guerriers.

Cela ne veut pas dire que toute surveillance est illégitime. Mais cela impose trois exigences :

  1. Transparence : les contrats entre gouvernements et entreprises privées comme Palantir doivent être publics.
  2. Accountability : des instances indépendantes doivent pouvoir auditer les algorithmes de ciblage.
  3. Débat démocratique : ces choix technologiques ne peuvent pas être délégués aux seuls militaires ou aux seuls ingénieurs.

La Mer Rouge n’est pas qu’un détroit stratégique. C’est le laboratoire d’un futur où la guerre se fait par données interposées, où les décisions de vie ou de mort sont médiatisées par des interfaces logicielles.

Et si nous ne prenons pas le temps de comprendre ces systèmes, nous finirons par leur déléguer notre propre humanité.


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